Si l’histoire de Monsanto nous montre une mise sur le marché sulfureuse elle ne suffit pas à expliquer les enjeux qui se cache derrière le marché de la semence. Pour étudier et comprendre ce que sont réellement les OGM et ses avantages économiques, nous devons repartir au début du vingtième siècle. Dans un pays où les OGM auraient du normalement s’imposer, la France.

Apprécier l’arrivée des semences OGM, c’est connaître le marché de la semence et son évolution. Dans cette partie nous montrerons comment le marché s’est formé. Pour cela nous nous intéresserons à son fonctionnement et les institutions qui lui donnent sa forme jusqu’à arriver à sa forme pré-OGM. Nous serons alors en mesure d’apprécier pour qui et pourquoi les OGM sont une évolution nécessaire.

Prologue

Avant que les semenciers existent et prospères sur ce qui est sans doute le plus lucratif des marchés1, le travail de sélection, de conservation et de production de la semence était la tache du fermier.

Les fermes agricoles étaient relativement autonomes. Chaque fermiers gardaient une partie de sa récolte en graine pour l’année suivante. Des échanges s’opéraient entre fermiers pour faire évoluer les variétés dans une complète autonomie. Celui-ci n’était pas spécialisé dans un type de production (pas de monocultures sur des champs remembrés) mais dans divers céréales et légumes de son choix. Il y avait toujours de l’élevage( porc, volaille, bœuf)2 et les fientes des animaux mélangés à la paille faisaient un excellent fumier. Fumier servant à garder, avec la rotation des cultures et l’utilisation de légumineuses ( trèfle blanc et luzerne), les champs fertiles et productifs.

La question de la semence et de sa sélection connaît sa première phase de 1880 à 1930. L’un des premiers éléments qui exergue cette évolution en France est la mise au point d’un catalogue des semences et variétés. Ce catalogue fait suite à la demande de mise en place d’un cadre législatif pour protéger le travail des sélectionneurs.

Le catalogue français des semences et variétés3

L’histoire du catalogue commence par le décret du 5 décembre 19224. A cette occasion un premier registre est créé. Il a pour finalité d’établir un registre des plantes sélectionnées dont le suivi est assuré par un comité de contrôle. Ce registre ne concerne à l’époque que les obtentions5 d’ espèces ou de variétés nouvelles et les conditions dans lesquels le déposant peut revendiquer « l’usage exclusif de la dénomination donnée ». En d’autres termes, un sélectionneur protège une variété pendant douze ans par l’usage exclusif d’une dénomination officielle.

Le 26 mai 19256, une avancée importante est instaurée. Un décret est voté qui institue un registre de plantes sélectionnées et qui est intitulé « répression des fraudes dans le commerce des semences de blé ». C’est une première évolution du précédent registre. Le rapport préliminaire précise que ce décret doit être pris parce que des négociants peu scrupuleux trompent les acheteurs « en jetant sur le marché des semences ordinaires auxquelles une réclame bien faite attribue frauduleusement le nom et les qualités de variétés réputées ou qui sont présentées faussement comme des variétés sélectionnées nouvelles, douées de qualités exceptionnelles7 ».

Cette évolution en plus d’apporter une dénomination officielle permet maintenant de pouvoir attaquer les personnes qui par une publicité mensongère, effectuée sur une variété, tenterait d’usurper une semence réputée. Les mesures à prendre en cas de présomption de fraude, donc de falsification y sont alors clairement indiquées. Cela consacre ainsi la semence comme un produit clairement identifiable.

Le décret du 16 novembre 19328 procède lui à « l’institution d’un catalogue9 des espèces et variétés de plantes cultivées et d’un registre des plantes sélectionnées de grande culture ». La répression des fraudes se part d’une nouvelle notion, celle de protection des obtentions. L’article 12 de cet arrêté ne laisse aucun doute sur les conditions d’inscriptions : « La mention « espèce et variété » inscrite au registre des plantes sélectionnées est la propriété exclusive de l’obtenteur de la nouveauté. Il ne pourra en faire état qu’après l’inscription définitive. Le commerce des semences, tubercules, bulbes, greffons ou boutures d’une plante inscrite est subordonnée à l’autorisation expresse de l’obtenteur ».

L’avènement des semences auto-fécondées : Les hybrides F1

En marge de cette évolution du catalogue, Aux États Unis se préparent des événements qui vont bouleverser l’agriculture occidentale.

Tout commence en 1920 avec la nomination de Henry C. Wallace comme ministre de l’agriculture. Juste avant sa nomination, il demande conseil auprès de son fils concernant les programmes de sélection du Maïs. Celui-ci, Henry A. Wallace, lui conseille alors de stopper la recherche actuelle, de virer les chercheurs et de former une nouvelle équipe basant leurs recherches sur la technique d’Hybridation consanguine10 vantée par Shull et East.

Henry A. Wallace eu vent de cette méthode en 1913 alors qu’il se lançait lui même sur le marché de la semence de Maïs. Se rendant compte que son développement serait trop coûteux et complexe, il arrêta après un échec, les recherches financées par son entreprise. Avec son père comme ministre de l’agriculture, la possibilité d’utiliser les fonds publiques et les moyens scientifiques américains pour poursuivre les recherches furent une aubaine11.

En quoi consiste cette nouvelle technique

Cette nouvelle technique est basée sur le travail de sélection des semences des inventeurs Gasca/Le couteur. C’est une technique de clonage de variétés homozygotes qui date de la fin du 19ième siècle. Elle consiste à rechercher deux plants qui possèdent deux critères particuliers désirés par les sélectionneurs (rendement, racine, floraison précoce, adaptabilité,,), de les isoler, de les faire se reproduire et se multiplier à l’abri des autres congénères.

En faisant se reproduire sur une dizaine de générations les deux plants choisies, à travers une sélection, on obtient des plants possédant les deux caractéristiques désirées de façon stable.

L’innovation proposée par Shull&East va consister à appliquer cette méthode aux plantes hétérozygotes et entre autre au maïs.

Dans cette nouvelle méthode il va, pareillement, y avoir le choix de deux plants. Mais, sans sélection visuelle d’aucune sorte.

Ces plants choisis, on ne les fait pas se reproduire ensemble directement.

Ces deux futurs parents sélectionnés vont d’abord passer par un stade où on va les faire s’auto-reproduire12, ou s’auto-polliniser. La reproduction par auto-fécondation va durer jusqu’à ce que le plant, brimé par son consanguinisme, soit à la limite de la stérilité ( jusqu’à dix générations pour le maïs et pas plus de cinq pour les carottes). Quelle est l’intérêt de cette étape ? Le but de l’opération est de rendre les plants « homozygotes »13. Alors et seulement à ce moment là va t’on enfin laisser s’inter-reproduire les deux lignées sélectionnées en premier lieu. Les premières semences obtenues du croisement donneront des plantes à la vigueur retrouvée, et, d’après leurs inventeurs, présenteront même une vigueur supérieure à leurs congénères obtenues par des méthodes de sélections classiques.

Ces semences ainsi obtenues donnent des hybrides de première génération ou hybrides F1.

La vigueur vantée n’est pas le seul attrait des hybrides F1. Premièrement, de par leur nature clonale, ils possèdent aussi des caractéristiques de stabilité et d’homogénéité14. Deuxièmement lorsque le fermier tente de réutiliser les graines produites par ces hybrides F1 les plants obtenus ne profitent plus de la vigueur hybride. On parle d’une chute de rendement de l’ordre de 20 à 25%.

Les causes évoquées sont multiples, une raison directement inhérente au mode de production est évoquée. Lors du processus de sélection classique on stabilise les qualités hybrides sur une dizaine de générations. Ce qui n’est pas le cas sur un hybride F1, puisqu’il s’agit de la première génération15. Les graines, semences récupérées de la récolte, sont instables16.

Comment est ce qu’une perte de rendement peut être un avantage pour le fermier (Il ne lui sert plus à rien de conserver une partie de sa récolte pour l’année suivante)? L’intérêt réside dans la démarche qu’il va devoir suivre pour retrouver ces mêmes rendements. Car si il veut les retrouver, il va devoir mettre la main à la poche17.

Cela a une conséquence direct, elle procure aux semenciers, par défaut, des clients dans un marché annuel18.

Le gain commercial de l’hybride F1 est donc très intéressant, pour les semenciers.

Quelques dates importantes concernant les hybrides F1 :

  • 1908-9 Découverte par george Shull de l’heterozygotie ou héterosis

  • 1920-35 Mobilisation sans précédent aux Etats Unis de la recherche publique pour mettre au point les hybrides F1.

  • 1946 plus de 90% de la sole de maïs américain est hybride.

  • 1948 arrivés des premiers hybrides américains en France.

  • 1957 1er Maïs hybride français (INRA).

  • 1970-80 : légumes ayant leurs variantes F1 : asperge, aubergine, carotte, chicorée, endive, choix, concombre, courgette, épinard, melon, oignon, poivron, tomate, betterave

    fourragère et sucrière.

  • Années 1980 : Tournesol, choux fleur, fenouil, pastèque, dactyle( plante fourragère).

  • Années 1990 : poireau, radis, colza.

  • Années 2000 : Artichaut.

 

OGM, Une Riche Idée 4/7 – Le système d’après guerre français

 

Allons plus loin sur les Hybrides.

Le développement de cette méthode s’est d’abord illustré sur le maïs. De par la complexité de sa mise en œuvre, elle a drainé des dizaines de milliards de dollars d’argent publique d’époque sur quinze ans.

Contrairement à une méthode classique de sélection, pour obtenir une forte « vigueur hybride » il faut mélanger les plants qui ont le code génétique le plus différent possible. Dès lors il est impossible d’utiliser la sélection de plant visuellement les plus prometteurs. Le hasard rend l’opération très lourde (52 sélectionneurs des états centraux du nord étaient mobilisés), et explique pourquoi il a fallut une dizaine d’années de test à l’aveugle pour trouver des combinaisons intéressantes.

Nonobstant, ces hybrides F1 ont connu un développement rapide très important. A en croire leurs défenseurs ils se seraient imposés en grande partie parce qu’ils offraient des rendements supérieurs( on parle de 20 à 50 %) et donc un retour sur investissement important. Jean Pierre Berlan dans son article « The political economy of hybrid corn » indique que cette vision des choses ignorent complètement des facteurs concomitants à la mise sur le marché des premiers hybrides F1. Premièrement, que des efforts de recherches publiques et privées sans précédent de sélections de semences avaient cours, que deuxièmement la mécanisation s’installait, et qu’enfin la rotation des cultures et les engrais azotés étaient à cette même période progressivement adoptées.

Une seule étude sérieuse mesure le gain réel expérimentalement. C’est le « Iowa corn yield test ». Il releva des gains inférieurz à ceux annoncé par ces admirateurs, puisqu’ils se situent entre 7 et 11% sur le maïs. Un gain, il faut le rappeler, observé sur des semences qui durant leur vingt dernières années étaient sélectionnées, non pas sur des critères de rendement mais sur des critères esthétiques (au début du Vingtième siècle, pour des raisons commerciales, les efforts de sélection se concentraient sur des critères esthétiques).

Une comparaison entre les gains de rendement du maïs F1 et du blé non F1 est pertinente pour jauger de la réalité de terrain. Or, de 1937 à 1945, alors que le maïs hybride se développait rapidement dans la « corn-belt », le blé connaissait une augmentation de 4,4% de rendement par hectare là où le maïs n’en connaissait que 2,8%.

Mais d’où vient cette supposé vigueur ?

L’heterosis ou l’hybridité est le terme qui est employé pour rendre compte de la vigueur constatée chez des plants hybrides. Il est censé représenter le phénomène qui expliquerait la supériorité de la combinaison hybride de première génération sur des plantes pollinisées en plein air. Cette notion ambigüe qui joue avec les notions à la particularité de ne pas pouvoir être saisie ou vraiment expliquée.

Néanmoins, au vue des sommes dépensées et des résultats obtenus, on peut questionner cette notion et le flou artistique qui entoure la commercialisation des hybrides.

Ceux-ci ainsi parés d’une saveur de nouveauté, bien commode, semble empêcher de se poser la vraie question.

Si les milliards et les quinze années dépensées avait été utilisées au travers de méthodes de sélection classique, les résultats n’auraient ils pas été bien meilleurs?

Sous entendu en terme de rendement et de qualité, car pour les semenciers, obliger les paysans à racheter leurs semences chaque année, c’est une vraie aubaine.

1 Seulement suivi sans être atteint par les Laboratoires Pharmaceutiques en terme de profitabilité.

2 Une partie des terres (20% environ) était réservé à la nourriture du bétail.

3 Information prise de Wikipedia et du catalogue 2012 des semences de l’association Kokopelli. L’article du catalogue est « Le catalogue officielle, une nuisance de plus » par Dominique Guillet p,52.

4 Journal officiel du 8 décembre 1922, P.11167

5 Les obtentions sont donc des plantes sélectionnées qui ont été présentées et enregistrées dans le catalogue pour être protégées. Une fois inscrite, elles possèdent leur obtention.

6 Journal officiel du 29 mars 1925, P3189-3191

7 « Il sont beaux mes OGM on les achète! »

8 Journal officiel du 19 novembre 1932, p 12006-12067

9 Et non plus registre.

10 Inbred hybridation Technique, inventé [découverte] par Shull et East. Elle est présenté comme une méthode révolutionnaire.

11 Article de Jean pierre Berlan intitulé « The political economy of hybrid corn » disponible sur Libcom.org

12 Avec les conséquences dégénératives que l’appauvrissement génétique que cette technique consanguine apporte.

13 Les organismes hétérozygotes possèdent deux versions d’un même gène.Ceux-ci sont différents et s’exprime ou non. On parle alors de gènes exprimés ou de gènes récessifs. L’autofécondation a pour but d’obtenir que les deux allèles, les deux gènes, sur tout le génome soient identiques.

14 L’homogénéité est ce qui donne des plantes de la même taille et en floraison au même moment. C’est fort pratique lorsque l’on veut avoir recours à la mécanisation ( tracteur qui nécessite des conditions standards pour fonctionner. Cette caractéristique vient du fait que les plants sont de parfaits clones.

15 Les hybrides de deuxième génération sont appelé Hybride F2.

16 Le contre coup des multiples auto reproductions forcées est aussi évoqué comme cause possible.

17 Le prix de la variété est calculé en fonction de la perte d’argent occasionné par la baisse de rendement de l’hybride et du prix d’une semence classique au rendement inférieur.

18 « Quand l’agriculteur veut reproduire le résultat splendide qu’il a obtenu une année avec le maïs hybride ; son seul recours est de retourner chez l’hybrideur qui lui avait fourni les semences et de se procurer la même combinaison hybride. » 1946 SHULL G ? H. Hybrid corn seed. Science 103 : 2679 P549. Si l’agriculteur utilisait un Maïs dont il pouvait resemer les graines l’année suivante, il lui en coûterait le poids du maïs-grain semé, soit environ 2euros à l’hectare. Avec l’hybride, l’agriculteur est obligé de racheter, il en découle un coût de 150 euros à l’hectare.